Les coulisses d’un portrait éditorial.

Samedi 12h, sur le Trello (le tableau de bord digital des reportages en production) de mon agence de presse, je vois une demande de portrait de Benoit Deprez, directeur scientifique de l’Institut Pasteur de Lille, suite à son passage sur Europe 1 la veille et suite à ses travaux sur la Covid-19. Toujours via Trello, j’informe le staff que je prends ce portrait. Il ne s’agit pas d’une commande. Elles se font de plus en plus rare dans la presse. C’est soit un communiqué de presse qui est tombé, soit les commerciaux de l’agence en lien avec les rédactions, qui pensent que ça peut faire un sujet. Bref, à ce moment là, je ne sais pas si je serai payé pour ce portrait. J’espère qu’une rédaction aura envie de faire un papier sur ce sujet !

J’envoie immédiatement un sms au directeur de la communication de l’Institut Pasteur de Lille afin de savoir si un portrait est envisageable dès le début de semaine (d’où l’importance du réseau). Réponse de l’intéressé, ça doit pouvoir être faisable. C’est bon signe pour moi.  Entre temps, mon agence m’informe qu’il y a beaucoup de recherches de ce portrait dans la photothèque venant des rédactions presse.  Lundi matin, je téléphone au directeur de la  communication de l’Institut. Un portrait est organisé le mardi à 14h en pool avec un photographe d’une autre rédaction. Aïe,  je ne suis donc pas seul sur le coup. Si mon collègue fait partie d’une grosse agence filaire telle que l’AFP, cela complique encore plus la tache car ces agences sont très réactives sur du news et ont une force de frappe importante.

Le mardi à 14h j’arrive sur place et on papote avec mon confrère en attendant notre bonhomme. On est concurrent, mais ça n’empêche pas d’être sympas même si c’est loin d’être toujours le cas malheureusement entre photographes de presse. 

Notre personnage arrive. Il n’a que 10 à 15 min maxi. C’est classique et on ne peut tout de même pas lui en vouloir de donner la priorité à ses travaux contre la Covid-19 plutôt qu’à deux photographes !

Mon confrère a tout de suite en tête de photographier le personnage dans le labo. Je discute avec notre interlocuteur qui me dit qu’il n’est que très rarement au quotidien dans un labo mais en réunion ou dans son bureau car il pilote des programmes de recherche mais ce n’est plus lui qui manipule les fioles depuis longtemps. A ce moment là, on s’arrête dans son bureau, près du labo et je le vois qu’il remet en ordre une maquette de molécule sur son armoire. Je fais la photo. Je tiens mon image. Ca a pris moins de 5min. J’ai ma photo. Par sécurité, on fait une variante dans le labo. J’ai bien fait car ce sera cette version qui sera vendue.

Je repars et laisse mon confrère faire son image dans le labo. 15 min après je suis de retour au studio, je fais l’editing, je légende l’image et l’envoie immédiatement à mon agence. A 16h ce mardi, soit 1h30 après la prise de vue, Le Point qui bouclait le soir même l’avait déjà acheté pour son numéro spécial Lille. Peut-être sera-t-elle vendue à d’autres médias ou même à l’Institut Pasteur de Lille pour du corporate. J’espère. 

Je ne regarde que rarement les publications avec mes images car je dois avouer que je suis souvent déçu et c’est un peu normal car je ne connais pas les contraintes de maquette ou du chemin de fer du média. Soit je trouve l’image trop petite, mal recadrée ou mal choisie. En fait, je préfère garder le souvenir de la prise de vue. C’est un moment qui n’appartient qu’au photographe…


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L’editing, c’est moi !

Tout d’abord, c’est quoi l’editing ? C’est l’une des phases les plus importantes dans un reportage photographique. L’editing intervient tout de suite après la prise de vue. C’est l’étape qui consiste à sélectionner et choisir les images retenues et qui seront ensuite post-produites en vue d’être diffusées. En gros, c’est le story-telling, c’est le plan de votre dissertation. C’est tout simplement ce qui va constituer la narration du reportage. 

L’editing est important car c’est à cette occasion que le photographe va exprimer ses choix, son regard, ce qu’il a compris de la situation ou du brief et aussi ce qui le touche, l’interpelle. Pour une même série d’images, il y a fort à parier que l’editing sera différent selon le photographe qui le fait. C’est aussi lors de l’editing que le photographe va légender ses images et saisir les bons mots-clés. On sait à quel point cette étape là est importante pour la gestion d’une photothèque (cf les articles précédents sur ce sujet).

Et donc parfois (mais heureusement c’est plutôt rare) j’ai certains clients qui me demandent la totalité des images produites lors d’un reportage pour pouvoir choisir eux-mêmes. Demanderiez-vous à un journaliste son brouillon pour rédiger vous même l’article ? C’est exactement la même chose pour un photographe surtout s’il est auteur au sens statutaire (le photographe de diffusion relevant des BNC est désigné photographe auteur par l’administration fiscale) mais aussi dans sa manière de travailler. C’est une forme de dépossession de son travail.

C’est donc la raison pour laquelle bien souvent je refuse de livrer toutes les images réalisées lors d’un reportage. En outre, cela reviendrait à post-produire toutes les images, donc à passer beaucoup plus de temps que prévu en post-production. Et je pense sincèrement que ce refus est bénéfique pour le client. Mais cette attitude impose des devoirs vis à vis de son client et une exigence plus forte que si je livrais tout sans me poser de questions. En effet, il faut avoir pris le temps de bien comprendre les enjeux, les besoins, la culture et les valeurs de l’entreprise. Il faut aussi expliquer la façon dont on va faire les images, être certain que le style et l’écriture photographique que l’on met en oeuvre plaise au client et que c’est ce qu’il attend. A ces conditions, l’editing pourra être effectué sereinement.

Rassurez-vous, je ne suis pas buté et il m’est arrivé de livrer beaucoup plus d’images que prévu à la demande du client. La dernière fois, j’avais fait initialement un editing de 135 images livrées sur 612 réalisées. Quelques mois après mon client m’a redemandé l’editing que j’avais réalisé. Il m’a avoué n’avoir utilisé que 23 images sur tout le reportage car il n’avait toujours pas eu le temps nécessaire pour sélectionner les images souhaitées…

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En photographie, le style, c’est un rapport au monde.

Crédit Richard Avedon et Laura Wilson


C’est une phrase qui m’a interpellé dans le dernier numéro du magazine Réponses Photo. J’ai souvent été obsédé par le fait d’avoir un style ou une écriture photographique.  C’est indispensable à mes yeux, surtout depuis que la maitrise technique n’est plus un élément différenciant. Imaginez un auteur de romans sans style…Après tout, on parle bien de photographe auteur. 


Jusqu’à la lecture de cet article, le style était pour moi une notion complexe. Comment l’acquérir, où le trouver, doit-on s’inspirer de photographes que l’on admire ? Comment le vendre ? Doit-on le cultiver ? Peut-on en sortir ? Comment doit-il évoluer ? Et puis quand j’ai lu cette phrase, tout s’est éclaircit. C’était l’évidence même. Le style est devenu un fait acquis. La façon dont on regarde le monde, dont on le comprend, va définir notre façon de le représenter. Cette citation, je dois avouer qu’elle m’arrange bien car elle répond d’une traite à toutes les questions précédemment énoncées. Bien au delà du style photographique, cette affirmation interpelle cependant. De là, découle tout un nouveau questionnement plus intéressant que le précédent sur la façon de témoigner, de dire, de s’exprimer avec des images. 

Suis-je plutôt dans une photographie de fiction ou au contraire directement inspirée du réel ? En résumé, vais-je mettre en scène ou pas ? Quelle va être la bonne distance avec mon sujet ? Suis-je dans l’action ou au contraire dans la contemplation ? Le style touche donc à beaucoup d’éléments liés à la forme. Je pense également qu’il est lié au fond, à la nature même des sujets traités.  Avoir un fil conducteur sur l’ensemble de son travail personnel apparait dès lors comme une évidence. Cela rejoint une autre citation, celle de John Sarkowski, célèbre responsable du département photo au MOMA de New York, “La photographie est à la fois une fenêtre sur le monde et un miroir pour le photographe”. Tellement vrai…


Pour illustrer cet article, j’ai choisi des photographies de Richard Avedon et Laura Wilson qui a bien documenté son travail. On reconnait tout de suite une photographie de Richard Avedon en la voyant. Et son fameux travail sur l’Amérique profonde (“In the American West”) en dit long sur sa personnalité et son engagement politique. Il suffit de regarder le travail de beaucoup de grands photographes à travers l’histoire pour se rendre compte que le style est un puissant décodeur permettant de bien appréhender leur rapport au monde derrière leurs propres images.


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